La joie au coeur des groupes (4) Entretien avec Fabienne Cottret

Entretien avec Fabienne Cottret, coach, facilitatrice des transitions, permacultrice humaine.
Ingénieure agronome et penseuse en images, j’émulsionne le travail collaboratif et facilite les réflexions de groupe en m’appuyant sur le visuel et le lien au vivant et à la nature. J’affectionne les univers plusieurs porteurs de diversités. Également coach, je mixe mes approches pour accompagner et faire cheminer dans leurs réflexions et leurs transitions, tant le groupe que l’individu.
Mon crédo : la joie de cultiver le vivant des vivants.

Quelle place prend la joie dans ton travail ?

La joie, c’est un guide, c’est un repère. J’ai appris au fur et à mesure et surtout ces dernières années à en faire un indicateur qui me dit « je suis au bon endroit, je ne suis pas au bon endroit » ; « je continue, j’arrête » ; « j’avance ou je fais demi-tour »… C’est un indicateur, comme un panneau, quelque chose qui va guider mon chemin et qui m’aide à savoir si je suis au bon endroit. Pendant 2 ans, j’ai posé l’intention de « me reconnecter à la joie », comme un mantra pour en faire un vrai guide dans mes orientations tant personnelles que professionnelles La joie est en lien avec l’éthique, avec qui j’ai envie d’être dans ce monde, comment je veux être vivante et avec les autres.

J’ai deux éléments forts qui me permettent de voir que la joie est présente dans une situation de travail donnée. Le premier c’est le fait que je m’amuse. Je peux m’amuser, même quand je traite des sujets complexes, ou que je suis avec des personnes qui vivent des situations compliquées, ou que nous menons des réflexions stratégiques qui peuvent ne pas être faciles à mener. J’aime faire des choses qui m’amusent, qui stimulent mon côté aventurier, qui me permettent de tester de nouvelles manières de faire, d’être impertinente, de titiller, de donner le coup de coude nécessaire au changement de regard.

Le second élément c’est de me sentir vivante. Quand je peux avoir une vraie authenticité dans le rapport à l’autre et dans le partage, dans l’accompagnement, je sais que ça marche. Le mécanisme est en route, parce que je me sens vivante, en énergie, connectée. Quel que soit l’endroit où je suis à ce moment-là, je sais que je n’ai pas besoin d’être ailleurs. C’est ici et maintenant. Une impression de pleine conscience. La sensation d’être dans un fourmillement intérieur, dans une énergie intérieure décuplée.

Quelle est la place de la joie dans les accompagnements que tu réalises, avec tes spécificités d’intervention ?

La présence de la joie est pour moi un bon indicateur pour savoir comment cela se passe pour le groupe. Quand j’accompagne un groupe, j’arrive avec des pratiques de facilitation. Au début, je mets les gens en cercle, ils se regardent tous, je dessine, je vais leur raconter des histoires. Ils n’ont pas l’habitude et peuvent avoir un sentiment d’étrangeté.  Quand les gens adhèrent, qu’ils commencent à s’amuser, il y a un point de transformation, quelque chose qui pivote, comme une mayonnaise qui commence à prendre. Quand ils s’amusent aussi, qu’ils commencent à discuter, à se mélanger plus facilement, qu’ils rient, qu’ils osent, à ce moment-là, ils sont en train de se connecter à la joie. C’est pour moi un bon indicateur de ce que le temps passé ensemble provoque chez chacun. Les participants se connectent à leur joie et ils ne se rendent plus compte qu’ils sont en train de travailler. Ils donnent beaucoup d’énergie, sans se rendre compte qu’ils la donnent.
Finalement, la joie se cultive comme un jardin : j’arrive avec ma propre connexion à la joie, avec mon sac contenant mes approches, mes feutres, et des histoires de voyages, comme Mary Poppins, et c’est en ouvrant le sac, en la partageant, en la semant, qu’elle se propage dans le groupe.   


Qu’est-ce que tu penses de la possibilité de la joie dans les fonctionnements de groupes ?

Avant d’être facilitatrice, j’ai eu 6 métiers et 6 employeurs différents, à chaque fois la joie a occupé une grande place. La joie est non seulement possible, mais nécessaire dans le travail, dans les fonctionnements de groupe, dans le travail en équipe. La joie c’est un peu la partie émergée de l’iceberg qui s’appelle la confiance : quand la joie est présente, c’est que la confiance est très grande en dessous du niveau visible.

Quand on est dans un processus de travail, quel qu’il soit, en train d’échanger avec ses clients, ses collègues, se permettre de dire qu’on est content, qu’on est heureux, qu’il y a de la joie, se permettre de rire ensemble, c’est une forme de ciment, une forme de liberté, presque une condition pour faire du bon travail. En présence de la joie, il y a quelque chose qui nous permet de faire le travail différemment et avec cœur. La confiance c’est le terreau de base pour avoir envie d’avancer ensemble. Quel que soit le travail que l’on a à faire. S’il y a de la méfiance, de la retenue, on n’a pas forcément envie de de se donner la main pour avancer ensemble, pour travailler.

Pouvoir s’autoriser la joie est le signe qu’on a retiré une carapace, qu’on se met à découvert. On s’autorise à ce petit lâcher prise de rire ensemble, de raconter une blague, de parler de soi. Lorsque ce type de partage arrive avec une personne, cela change la relation. Il se passe quelque chose dans la relation, parce qu’on n’a pas partagé les mêmes choses que d’habitude : chacun n’est plus caché totalement derrière son masque, son cadre, son habit social ou son habit de boulot. C’est comme si on avait changé de veste, ou que la veste est désormais trouée : elle laisse passer la couleur de ce qui est en dessous, la vraie couleur. Quand on retire cette carapace, on se donne l’autorisation de partager des anecdotes sur soi, ce qui va permettre d’enclencher la joie. La joie est en lien avec le lâcher prise pour moi, elle est la parole du cœur. Aujourd’hui, je ne sais pas pourquoi, je vais sortir du cadre, je vais raconter une anecdote sur moi en arrivant en réunion et ça va détendre un peu tout le monde.

Tu as parlé de la confiance, du lâcher prise, du faire ensemble, pour toi quels sont les autres éléments nécessaires à l’apparition de la joie dans les groupes ?

La confiance, c’est un élément de base, après je crois que la joie est d’abord un positionnement personnel. Amener la joie dans une équipe, c’est comme permettre la création de bulles de champagne. C’est une imperfection du verre dans la flûte ou dans la coupe qui va permettre au champagne de pétiller : sans imperfection, pas de bulle. Dans le groupe, c’est quelqu’un qui arrive, qui est déjà connecté à la joie, qui va aider à déclencher le pétillement. Venant de l’extérieur, il va autoriser la joie pour les autres. La présence de la joie n’est pas reliée à un type d’espace particulier, c’est un état d’esprit et un changement de regard. Si tu arrives dans un bureau tout gris et que tu le regardes avec des lunettes de couleur, tu sauras apporter des couleurs, même si le  bureau reste tout gris. La joie vient de l’intérieur.

Pour que la joie puisse se développer dans le groupe, il y a plusieurs éléments qui me semblent importants : la création d’une culture du groupe qui autorise les émotions et en particulier la joie, un travail de réflexion sur la joie au sein du groupe, des pratiques corporelles facilitatrices pour se connecter aux ressentis et finalement un changement des manières de travailler ensemble.

Avoir des règles du jeu qui permettent à chacun de savoir se placer dans le groupe et de s’autoriser à exprimer ses émotions. Et aussi s’autoriser à être dedans dehors, pas seulement dans le boulot, amener des éclairages extérieurs. La joie c’est une émotion, dans le groupe, il est nécessaire de s’autoriser le partage des émotions. C’est parce qu’on aura partagé ensemble ce que l’on veut vivre dans le groupe, que la joie pourra prendre sa place.

Les membres du groupe auront aussi besoin de s’interroger sur leur rapport à la joie, sur ce qu’est la joie pour eux, sur ce qui la provoque et ce qui l’empêche. Le chemin vers la joie comprend des activités et des réflexions diverses qui permettront de se sentir vivant, de se relier aux émotions, de se rappeler ce que c’est que d’être en joie et vivant,. Pour cela, on va se relier à son corps, utiliser la nature, aller dehors, aller marcher, chercher les effets corporels de la joie, du lien au lâcher prise. J’ai fait l’expérience récemment, dans un process stratégique, pour alléger l’atmosphère, d’intégrer une heure de yoga du rire. Ce qui est intéressant c’est de mesurer l’ensemble des effets corporels et de voir comment le groupe peut s’emparer de la question de son vivant, du rire, de la joie et du lâcher prise. Qu’est-ce que ça fait de s’autoriser  tout ça, et de s’autoriser l’émotion tous ensemble. C’est une émotion vers laquelle on aimerait tous aller et on ne se l’autorise pas forcément. Le groupe peut aussi s’interroger sur les différents types de joie, on peut être en joie sans être en train de s’esclaffer. Travailler sur les différents types de joie, l’identifier chez soi, qu’est ce que je ressens, et l’identifier chez les autres.

Est-ce que la facilitation et le coaching sont des pratiques aidantes pour développer une approche de la joie dans les groupes ?

Oui, et surtout parce que la facilitation et le coaching sont des pratiques qui permettent de créer du lien avec ce que le corps nous dit. En coaching, je vais beaucoup chercher les ressentis et les émotions : c’est où, c’est chaud ; c’est froid, ça s’exprime où ? Ca a quelle forme ? dessine-moi ton émotion ? Dans la facilitation, ce que je trouve intéressant c’est de faire toucher la joie, sans que les gens ne viennent pour la joie. La facilitation crée la joie, le lien, la confiance, le bien-être, tout ce côté immatériel qui participe à la joie. En utilisant le dessin, en faisant dessiner les gens, ce que je trouve génial, c’est de recréer un lien vers l’enfant, celui qui dessinait avec du feutre plein les mains… Jusque 4 ans… Et après 4 ans, on a oublié cela… voire, on le fuit, on dit que c’est un truc de gamin ou on se cache derrière un « je ne sais pas dessiner ». Alors que choisir d’utiliser un feutre vert pour ceci et un feutre rose pour cela, c’est peut-être le premier geste par lequel on (re)met de la couleur dans sa vie, on (re)met de la couleur dans ses projets commun. La couleur associée au dessin permet de remettre à flot les sensations et émotions enfouies parfois très profondément D’autres techniques de facilitation corporelles, utilisant le mouvement permettent l’expression du corps qui sait, avant que la tête ne commence à gamberger, à rationaliser. Se reconnecter à ses sensations et son enveloppe corporelle : la joie se place d’abord dans le corps avant de se conscientiser. Utiliser le corps, le mouvement permet de faire du lien avec son corps. Sous couvert d’une réflexion sérieuse, on va se mettre en mouvement, dessiner et ainsi faire de la place au geste, au corps, et refaire de la place aux émotions.


Merci Fabienne

Entretien du 2 avril 2020

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Merci de votre commentaire, il apparaitra dans un moment dans la liste des commentaires.

Articles les plus consultés